THEORIE COMMUNISTE

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Théorie de l’écart — Partie 1

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Préliminaires

Quelques mots sur la restructuration

La restructuration du rapport entre prolétariat et capital que l’on peut considérer comme achevée a eu comme conséquence primordiale de supprimer toute identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital (ce qui ne signifie absolument pas la disparition des classes). Toutes les caractéristiques du procès de production immédiat (travail à la chaîne, coopération, production-entretien, travailleur collectif, continuité du procès de production, sous-traitance, segmentation de la force de travail), toutes celles de la reproduction (travail, chômage, formation, welfare), toutes celles qui faisaient de la classe une détermination de la reproduction du capital lui-même (service public, bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, inflation glissante, “partage des gains de productivité”), tout ce qui posait le prolétariat en interlocuteur national socialement et politiquement, c’est à dire tout ce qui fondait une identité ouvrière à partir de laquelle se jouait le contrôle sur l’ensemble de la société comme gestion et hégémonie, toutes ces caractéristiques sont laminées ou bouleversées.

La situation antérieure de la lutte de classe, et le mouvement ouvrier, reposaient sur la contradiction entre d’une part la création et le développement d’une force de travail mise en oeuvre par le capital de façon de plus en plus collective et sociale et, d’autre part les formes apparues comme limitées de l’appropriation par le capital, de cette force de travail, dans le procès de production immédiat, et dans le procès de reproduction. Voilà la situation conflictuelle qui se développait comme identité ouvrière, qui trouvait ses marques et ses modalités immédiates de reconnaissance (sa confirmation) dans la grande usine, dans la dichotomie entre emploi et chômage, travail et formation, dans la soumission du procès de travail à la collection des travailleurs, dans les relations entre salaires, croissance et productivité à l’intérieur d’une aire nationale, dans les représentations institutionnelles que tout cela implique tant dans l’usine qu’au niveau de l’Etat. Il y avait bien autoprésupposition du capital, conformément au concept de capital, mais la contradiction entre prolétariat et capital ne pouvait se situer à ce niveau, en ce qu’il y avait production et confirmation à l’intérieur même de cette autoprésupposition d’une identité ouvrière par laquelle se structurait, comme mouvement ouvrier, la lutte de classe.

C’est alors la capacité même, pour le prolétariat, de trouver, dans son rapport au capital, la base pour se constituer en classe autonome qui disparaît. La particularisation du procès de valorisation, la « grande usine », la soumission du capital fixe à la collection des travailleurs, le cloisonnement entre activités productives et improductives, entre production et chômage, production et formation, etc., tout ce qui est dépassé dans la restructuration actuelle était la substance, à l’intérieur même du rapport capitaliste, d’une identité prolétarienne et de l’autonomie. L’auto-organisation et l’autonomie ne sont pas des constantes dont on pourrait attendre la réapparition, elles sont constitutives d’un cycle de luttes achevé. Pour qu’il y ait auto-organisation et autonomie, il faut pouvoir se revendiquer comme la classe productive face au capital. L’autonomie est paradoxalement inséparable d’une classe ouvrière stable, bien repérable à la surface même de la reproduction du capital, confortée dans ses limites et sa définition par cette reproduction et reconnue en elle comme un interlocuteur légitime. Elle est la pratique et la théorie révolutionnaire de l’époque du « fordisme ». La révolution communiste ne peut plus être affirmation du prolétariat, érection de celui-ci en classe dominante, libération du travail productif : la montée en puissance de la classe à l’intérieur du mode de production capitaliste n’est plus le marchepied de la révolution. Cette montée en puissance n’est plus possible, elle a perdu tout fondement, toute confirmation à l’intérieur même de la reproduction du capital. La révolution, abolition du capital, est l’abolition de toutes les classes.

Définie dans les catégories du capital, son existence en tant que classe devient pour le prolétariat la limite de sa propre lutte en tant que classe, limite interne qui le définit et l’enracine dans les catégories nées de la division sociale et manufacturière du travail, de la segmentation de la force de travail, des modes de vie et de consommation ; définition dans les catégories du capital qui ne s’accompagne plus d’une identité confirmée dans la reproduction du capital incluant un projet spécifique de réorganisation de la société. C’est, pour le prolétariat, agir en tant que classe qui est devenu une limite de sa propre lutte nécessaire en tant que classe. C’est la reproduction du capital que le prolétariat trouve à l’intérieur de sa propre action en tant que classe comme la limite inhérente de cette action.

Cependant, si dans la contradiction actuelle entre prolétariat et capital, le prolétariat ne peut plus développer un quelconque rapport à lui-même, une identité prolétarienne qui se trouverait confirmée dans la reproduction du capital, cela signifie que la contradiction se situe au niveau de la reproduction des classes, de leur implication réciproque. C’est en cela que les luttes quotidiennes sont déterminantes, qu’elles sont, en tant que cycle de luttes, productrices de leur dépassement. En effet, la contradiction entre prolétariat et capital se définit au niveau de la reproduction de leur rapport au niveau de leur implication réciproque. Avec la disparition d’une identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital il y a identité entre l’existence comme classe du prolétariat et sa contradiction avec le capital. C’est à un tel niveau de la contradiction que peut se produire la résolution du problème fondamental de la lutte de classe prolétarienne : comment le prolétariat agissant en tant que classe peut-il, abolissant le capital, abolir les classes et donc lui-même ? C’est un tel type de structure et de contenu du cours quotidien de la lutte de classes qui, dans le processus trivial du cours quotidien des luttes revendicatives, produit son dépassement comme remise en cause, par le prolétariat, de sa propre définition comme classe, dans sa contradiction avec le capital. C’est la dynamique de ce cycle de luttes. Dans le cours de la contradiction, dans ce cycle de luttes, le prolétariat est amené à poser sa propre définition (sa propre existence) comme classe comme étant une contrainte extérieure imposée par le capital. Il trouve alors dans ce qu’il est contre le capital, et en l’abolissant, la capacité à produire, dans sa propre négation, le communisme. Il faut ce cycle de luttes, il faut ces luttes revendicatives, pour produire ce dépassement.

La dynamique de ce cycle de luttes ne peut être qu’interne à ce qui en constitue la limite (agir en tant que classe), c’est cette identité entre dynamique et limite du cycle de luttes actuel qui est l’objet de ce texte. Cette identité n’est pas immédiate, il y a, dans le cours des luttes actuelles, des pratiques qui sont la production d’un écart à l’intérieur de l’action en tant que classe. Cet écart à l’intérieur de la limite est l’existence même de la dynamique. L’existence d’un courant communisateur, sa nature et sa compréhension dépendent de cet écart, c’est-à-dire de la relation entre dynamique et limite de ce cycle de luttes.

Quelques indications préalables sur le concept d’écart

« Personne ne songe désormais à arracher quelque chose aux patrons pour le faire fonctionner différemment, comme dans les vieux idéaux d’émancipation ; inconsciemment chemine le sentiment qu’on ne peut que saboter un monde littéralement invivable et y ouvrir ainsi de nouvelles possibilités.  » (« Cette Semaine », n° 87, février-mars 2004, p. 19).

Voilà l’écart que l’action en tant que classe creuse à l’intérieur d’elle-même par des pratiques qui extériorisent leur propre existence de pratiques de classe comme une contrainte objectivée dans la reproduction du capital. On ne peut plus rien faire en tant qu’ouvrier en le demeurant, mais tout part de là.

Nous saluons notre vieille amie, cette vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour réapparaître. Après tant d’années qui furent celles de la restructuration du mode de production capitaliste, le nouveau cycle de luttes a fait son chemin à travers elle. Fondamentalement le cycle de luttes actuel se définit par le fait que, dans la restructuration du mode de production capitaliste, la contradiction entre les classes se noue au niveau de leur reproduction respective, ce qui signifie que dans sa contradiction avec le capital, le prolétariat se remet lui-même en cause. C’est en conséquence la disparition d’une identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, c’est la fin du mouvement ouvrier et la faillite corollaire de l’auto-organisation et de l’autonomie comme perspective révolutionnaire. Porter le dépassement immédiat du capital comme abolition de toutes les classes, c’est la dynamique de ce cycle de luttes, mais c’est aussi ce qui fait l’identité de cette dynamique avec sa limite : être une classe, ce n’est qu’être une classe dans le mode de production capitaliste, n’avoir dans sa situation aucune affirmation d’un au-delà. Cette identité nous pouvons la constater quotidiennement, c’est-à-dire constater que tant que l’action de la classe se confirme elle-même en tant que telle, elle ne contient immédiatement rien d’autre que la reproduction des rapports capitalistes. Mais il nous faut maintenant reconnaître que l’identité n’est pas une confusion, qu’elle contient la différence comme un écart à l’intérieur d’elle-même (c’est le sujet de ce texte).

Toutes ces caractéristiques de la lutte de classe qui ne nous apparaissaient au cours de celle-ci que dans leur identité immédiate avec leur limite et qui, par là, n’annonçaient le dépassement de la question centrale du communisme (comment une classe agissant strictement en tant que classe peut-elle produire l’abolition de toutes les classes ?) qu’à travers ce qui n’était largement qu’une déduction théorique, ont commencé à apparaître pour elles-mêmes. Nous pouvons les reconnaître empiriquement pour ce qu’elles sont et dire « il y a du nouveau ». C’est cette nouveauté que nous tentons de formaliser dans la théorie de l’écart. Actuellement la lutte de classe du prolétariat comporte des éléments repérables, des activités qui annoncent son dépassement.

La dynamique de ce cycle de luttes n’est pas un principe abstrait, mais l’écart que certaines pratiques actuelles créent à l’intérieur même de ce qui est la limite générale de ce cycle de luttes : agir en tant que classe. De quoi parlons nous ? Cet écart ce sont certains aspects du mouvement social argentin qui, à partir de la défense de la condition prolétarienne et dans cette défense, sont allés jusqu’à sa remise en cause ; les luttes « suicidaires » ; l’extériorité par rapport aux luttes de Kabylie de leur auto-organisation dans les aarchs ; les pratiques des « sauvageons » dans les entreprises ; les collectifs ; la faillite de l’autonomie ; les chômeurs revendiquant l’inessentialisation du travail ; toutes les pratiques dans les luttes qui produisent l’unité de la classe comme une unité extérieure et une contrainte objective ; le mouvement d’action directe ; l’insatisfaction contre elle que contient l’auto-organisation telle qu’elle existe réellement en ce qu’elle entérine l’existence du prolétariat comme classe du mode de production capitaliste. Agir en tant que classe comporte un écart par rapport à soi, dans la mesure où cette action comporte la propre remise en cause de la classe par rapport à elle-même : la négation par le prolétariat de son existence comme classe à l’intérieur de son action en tant que classe. C’est la dynamique de ce cycle et celle-ci existe, de façon empiriquement constatable, dans les luttes.

Nous sortons de la « surprenante indétermination du rapport des pratiques et théories de rupture définissant un courant communisateur aux luttes actuelles du prolétariat (François, Peut-on parler de courant communisateur, Meeting n°1). C’est à cette question qu’une théorie de l’écart cherche à répondre en dehors de toute subsomption des luttes sous un cours général de l’histoire. Elle cherche à y répondre de façon pragmatique et conceptuelle : donner le dénominateur commun de la dynamique de ce cycle telle qu’elle se donne à voir dans les luttes actuelles. C’est par cet écart que certaines pratiques créent dans les luttes actuelles, à l’intérieur même de leur limite, que la communisation devient une question actuelle, qu’elle est un problème de maintenant. Mais il ne s’agit que d’un écart à l’intérieur de la limite (agir en tant que classe), écart qui se crée de par la dualité que contient cette limite (n’avoir pour horizon que le capital ; être en contradiction avec sa propre reproduction comme classe).

Agir en tant que classe c’est actuellement d’une part n’avoir pour horizon que le capital et les catégories de sa reproduction, d’autre part, c’est, pour la même raison, être en contradiction avec sa propre reproduction de classe, la remettre en cause. Il s’agit des deux faces de la même action en tant que classe, mais l’action en tant que classe qui ne reconnaît et ne produit l’existence de la classe que dans son rapport au capital, dans des pratiques qui annoncent le dépassement de ce cycle de luttes, n’est pas renvoyée à elle-même comme limite sui generis, elle l’est par la reproduction du rapport capitaliste qui est l’activité de la classe adverse (qu’elle implique). Ce conflit, cet écart, dans l’action de la classe (se reproduire comme classe de ce mode de production / se remettre en cause) existe dans le cours de la plupart des conflits, la défaite est le rétablissement de l’identité.

La rupture, le saut qualitatif, entre le cours quotidien des luttes et la révolution s’annoncent dans le cours quotidien comme la multiplication des écarts dans cette identité. Il ne s’agit pas de considérer les éléments qui constituent cette annonce comme des germes à développer, mais comme ce qui rend invivable cette identité chaque fois que le prolétariat, dans son action, extranéise son existence comme classe comme une contrainte existant dans le capital, face à lui. Entre la constitution de la classe dans sa contradiction avec le capital et sa nécessaire reproduction dans la reproduction de celui-ci existe un écart qui est l’existence de pratiques dans lesquelles le prolétariat, contre le capital, n’accepte plus son existence comme classe de ce mode de production, sa propre existence, sa propre définition sociale. C’est-à-dire, d’une part l’existence de la classe, qui n’est plus qu’une existence pour le capital, telle que toute lutte la formalise dans la reproduction du capital et telle que dans sa lutte le prolétariat ne la reconnaît plus comme sienne et, d’autre part, sa remise en cause, le refus de sa situation, auxquels la poursuite et l’approfondissement de sa contradiction avec le capital entraînent le prolétariat. C’est cet écart qui annonce, dans le cours quotidien des luttes, son dépassement, c’est la raison d’être d’un courant communisateur. Dans chacune de ses luttes, le prolétariat voit son existence comme classe s’objectiver dans la reproduction du capital comme quelque chose qui lui est étranger et que dans sa lutte il est amené à remettre en cause.

Agir en tant que classe en se produisant comme classe dans le capital c’est se remettre en cause, mais c’est aussi se trouver impliqué dans l’activité de reproduction du capital qui transforme cette action en limite. Les deux ne sont pas immédiatement identiques. Dynamique et limite deviennent identiques dans la reproduction du capital. La limite des luttes, le fait d’agir en tant que classe, crée un écart à l’intérieur des luttes elles-mêmes, écart par lequel seulement la limite peut être qualifiée de limite et c’est cet écart qui est qualifiable de dynamique (non un processus premier donnant sens à la période et subsumant le cours empirique des luttes). Dans ce nouveau cycle de luttes, il n’y a pas de « germes » ce qui est une vision évolutionniste, mais ce qui dans les luttes actuelles annonce leur dépassement comme extranéisation par le prolétariat de son existence comme classe fait partie d’une contradiction qui pousse le prolétariat à se transformer lui-même.

Le courant communisateur vit de l’écart à l’intérieur de la limite (le fait d’agir en tant que classe) entre d’une part la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe dans sa contradiction au capital et d’autre part la reproduction du capital qu’implique cette action en tant que classe, cet écart à l’intérieur de la limite c’est la dynamique de ce cycle de luttes. Cet écart est inhérent aux luttes actuelles, il annonce leur dépassement. Mais les événements qui le donnent à voir sont fugaces, ils ne sont qu’un écart dans l’action en tant que classe du prolétariat entre sa remise en cause et sa propre définition de lui-même dans le capital qui contient cette remise en cause. L’écart a une existence repérable comme ces particules qui, bien qu’apparaissant fugitivement dans un accélérateur, n’en sont pas moins l’essence du réel donné à notre expérience.

Comment parler concrètement, dans le cours des luttes actuelles, de cet écart et de la révolution comme communisation qu’il annonce comme le dépassement de la lutte des classes ? Il existe une façon de commencer : agir en tant que classe qui est la limite des luttes actuelles possède une réalité claire et facilement repérable, c’est l’auto-organisation et l’autonomie. La première est la forme de cette limite, la seconde cette forme comme contenu.


Amère victoire de l’auto-organisation et de l’autonomie

A s’en tenir à la situation française, avec les coordinations cheminotes de 1986 (et infirmières, à la même époque), l’auto-organisation est devenue la forme et le contenu dominants de toutes les luttes, au moment même où elle perdait tout ce qui lui conférait son contenu et son sens révolutionnaire : la transcroissance entre l’auto-organisation de la lutte comme lutte revendicative et le contrôle ouvrier de la production et de la société.

Auparavant, du début des années 70 au milieu des années 80, on assiste au déclin et à la perte de sens (de réalité) de l’auto-organisation et de l’autonomie, la classe ne peut plus produire pour elle-même un rapport à elle-même.

Perte de sens de l’auto-organisation

Dans des mouvements comme celui des autoconvocations en Italie (février-mars 84) sur l’échelle mobile, on voit l’auto-organisation devenir défensive, au sens où elle exprime la défense d’une ancienne composition et d’un ancien rapport de la classe ouvrière au capital que la restructuration est en train d’abolir. Pour les mêmes raisons, en Espagne, le mouvement des assemblées (1976, 77, 78) revitalise des structures syndicales, tout comme « l’automne chaud » hollandais de 1983. C’est également l’époque où se développent toutes sortes de « syndicats autonomes ». C’est fondamentalement un type historique de classe ouvrière qui est remis en cause par la restructuration, jusque dans les grandes grèves de l’automobile en France au début des années 80. En Grande-Bretagne, la grève des mineurs de 1983-84 fut, en fait, une grève sans revendications, sans programme, sans perspectives. Etre une classe ne se définit plus que par et dans son adversaire dans l’action contre lui. Si la dynamique de la lutte c’est pour le prolétariat sa constitution en classe, sa limite se situe alors dans la reproduction du capital. La lutte se marginalise, se consume elle-même.

L’Autonomie de la fin des années 1970 indique le décalage entre sa représentation idéologique et le niveau réellement atteint par le mouvement. A Bologne et ailleurs en Italie en 1977, l’usine n’est plus le centre de la lutte qui se situe au niveau de la reproduction d’ensemble du rapport social capitaliste, conjointement l’affrontement avec l’Etat s’effectue au-delà d’une problématique de prise de pouvoir, cependant le discours est toujours celui d’une perspective d’affirmation ouvrière. La société n’est plus la société civile où les querelles entre groupes sociaux peuvent se résoudre dans la confrontation, mais elle est le lieu où se complète le processus de production comme procès de reproduction. Le mouvement se fracture alors entre secteurs « privilégiés » et précaires et devient critique de la vie quotidienne. De leur côté, quand, dans les années 80, les émeutes anglaises se placent au niveau de l’autoprésupposition du capital, elles se nécrosent comme problème de reproduction de la force de travail. Jamais la reproduction du capital n’est attaquée comme valorisation, mais toujours comme opposition entre pauvreté et richesse.

A la fin des années 1980, et au début des années 1990, il y a comme un marasme dans la lutte de classe : la restructuration s’achève, elle fait des ravages au niveau de la précarité, du chômage, du niveau de vie, des capacités de lutte en général du prolétariat. Disparaissent alors les luttes qui pouvaient être à cheval sur deux cycles, et ne se formalisent pas encore pleinement les contradictions spécifiques du nouveau cycle.

En France, à partir des coordinations cheminotes de 1986, l’auto-organisation devient la forme dominante de toutes les luttes, elle n’est plus rupture d’avec toutes les médiations par lesquelles la classe serait une classe du mode de production (rupture libérant sa nature révolutionnaire), elle n’est plus qu’une forme radicale du syndicalisme. Toute lutte revendicative quelle que soit son ampleur ou son intensité est maintenant auto-organisée et autonome, auto-organisation et autonomie sont devenues un simple moment du syndicalisme (le syndicalisme se distinguant de l’existence formelle des syndicats).

L’auto-organisation et son insatisfaction

L’auto-organisation est par nature (génétiquement) organisation (prise en charge) de ce que l’on est dans la société. En tant que telle, elle sera toujours auto-organisation ouvrière. A ce moment là, soit on continue à soutenir l’insoutenable, c’est-à-dire que la révolution est la montée en puissance, l’affirmation de la situation immédiatement donnée du prolétariat (l’auto-organisation, par définition, ne peut aller plus loin), soit, comme abolition du mode de production capitaliste, la révolution est l’abolition de toutes les situations immédiatement données de ce mode de production. Mais alors, parler d’auto-organisation devient un abus de langage, on désignerait par le même mot des choses essentiellement différentes. A l’intérieur même de l’auto-organisation triomphante actuelle, c’est ce qui va contre elle qui annonce la communisation. Maintenant, de façon immédiate, partout où triomphent l’auto-organisation et l’autonomie, se manifestent l’insatisfaction contre elles :
- les collectifs des grèves du printemps 2003 : l’intersubjectivité, la méfiance vis-à-vis de toute coordination générale, l’abandon au syndicalisme de ce que l’on ne veut pas faire ;
- les aarchs en Algérie ;
- blocs piqueteros et assemblées et usines récupérées en Argentine ; les comités de voisins en Bolivie ;
- le Mouvement d’action directe qui rompt la transcroissance de l’auto-organisation à la révolution ;
- la lutte des chômeurs et précaires ;
- la lutte des sans-papiers ;
- les luttes « suicidaires » ;

Il ne s’agit pas d’une insatisfaction face à une autonomie qui serait « récupérée », mais contre l’autonomie en ce qu’elle n’est plus, maintenant, que comme « récupérée », par nature. Cette nature de libération de la classe à partir de son affirmation autonome (ayant « rompu » ses attaches sociales capitalistes) qui était la définition de la révolution dans le cycle précédent est maintenant ce par quoi l’auto-organisation et l’autonomie existent et sont vécues consciemment comme la limite de toutes les luttes actuelles. Partout, à peine l’auto-organisation se met en place (et actuellement, on n’y échappe pas), on en a marre, elle est pesante sur le mouvement. A peine amorcée, elle nous « gonfle », car elle nous renvoie lourdement à ce que nous sommes et que nous ne voulons plus être.

Toute la dynamique de ce cycle de lutte (une classe qui dans son action en tant que classe contre le capital se remet en cause comme classe) est là présente, à l’intérieur de l’auto-organisation triomphante comme l’insatisfaction qu’elle contient en elle-même. Celui qui ne voit cela que comme une insuffisance de l’auto-organisation croit que celle-ci pourrait avoir une dynamique qui soit l’exact contraire de ce qu’elle est nécessairement.

Il ne peut plus y avoir de transcroissance des luttes revendicatives en mouvement révolutionnaire sauf à considérer la révolution comme le contrôle ouvrier. Cependant, le dépassement de la lutte revendicative s’amorce dans la lutte revendicative, il est actuellement annoncé par l’insatisfaction que contiennent contre elle-même l’auto-organisation et l’autonomie (même si cette insatisfaction devient glorification du sujet, alternative, « dépassement » des classes, autonomisation de la dynamique du cycle de luttes dans le Mouvement d’action directe, …). Cette insatisfaction manifeste est actuellement l’écart qui empiriquement existe entre la dynamique et la limite de ce cycle à l’intérieur de la limite elle-même, c’est-à-dire du fait incontournable d’agir en tant que classe. C’est là, à l’intérieur de l’auto-organisation, contre elle, que dans sa lutte contre le capital, le prolétariat produit sa propre existence comme classe comme une limite. C’est là qu’existe, dans les luttes actuelles, le courant communisateur comme une inscription interne dans ces luttes des pratiques et théories de rupture d’avec son existence de classe. Le courant communisateur n’est pas une abstraction de la dynamique de la lutte des classes. Si nous avons quelque chose à promouvoir ce ne sont que des pratiques et des prises de positions qui sont de fait les nôtres et heureusement celles de beaucoup d’autres dans les luttes actuelles. Nous avons à élucider cet écart et donc à le promouvoir. Ces pratiques, ces prises de position, ces interrogations sont minoritaires, ce n’est pas l’essentiel, ce qui importe c’est que ces pratiques et prises de positions, ces interrogations, soient structurelles, inscrites dans l’auto-organisation triomphante (de par la définition générale de la restructuration de la contradiction entre le prolétariat et le capital et la définition du nouveau cycle que nous considérons ici comme acquises). L’auto-organisation, l’autonomie, en fait ce que l’on est comme classe, sont devenus, dans le cours concret des luttes, des objets de critiques régulières qui ne peuvent pas ne pas être. Il s’agissait de s’apercevoir de l’importance théorique et pratique de ce décalage à l’intérieur de l’auto-organisation entre ce qu’elle est maintenant comme forme nécessaire de la lutte de classe et la critique pratique et théorique qu’elle produit elle-même, dans sa propre effectuation, à l’intérieur d’elle-même. Avec les concepts de restructuration et de nouveau cycle de luttes, nous avions tous les éléments théoriques pour déduire l’écart, il ne nous manquait que de le voir.


Auto-organisation / autonomie, de quoi parle-t-on ?

On ne peut parler d’autonomie que si la classe ouvrière est capable de se rapporter à elle-même contre le capital et de trouver dans ce rapport à soi les bases et la capacité de son affirmation comme classe dominante. L’autonomie suppose que la définition de la classe ouvrière lui est inhérente. Il s’agit de la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est. Tout cela a disparu. Déjà en 1986, qualifier d’autonomie et d’auto-organisation les coordinations cheminotes relevaient de l’abus de langage et d’autant plus en 1995. Ce n’était qu’en s’opposant à tout ce qui pouvait le définir comme classe du mode de production capitaliste que le prolétariat pouvait s’affirmer comme révolutionnaire. Les coordinations ne faisaient, quant à elles, qu’affirmer ce que la classe ouvrière est immédiatement dans le mode de production capitaliste.

De la fin de la première guerre mondiale jusqu’au début des années 1970, l’autonomie et l’auto-organisation n’étaient pas simplement la grève sauvage et un rapport plus ou moins conflictuel avec les syndicats. L’autonomie était un processus révolutionnaire allant de l’auto-organisation à l’affirmation du prolétariat comme classe dominante de la société, au travers de l’affirmation du travail comme organisation de la société. En dégageant la « véritable situation » de la classe ouvrière de son intégration dans le mode de production capitaliste, l’autonomie était la révolution en marche, la révolution potentielle. Si cela était explicitement le propos de l’Ultra-Gauche, ce n’était pas qu’une idéologie. L’auto-organisation, la puissance syndicale et le mouvement ouvrier ont appartenu au même monde de la révolution comme affirmation de la classe. L’affirmation de l’être véritablement révolutionnaire qui se manifestait dans l’autonomie ne pouvait avoir le moindre début de réalité s’il n’était pas le bon côté désaliéné de la même réalité qui vivait dans un puissant mouvement ouvrier « encadrant » la classe. Le mouvement ouvrier était lui aussi la garantie de l’indépendance de la classe prête à réorganiser le monde à son image, il suffisait de révéler à cette puissance sa véritable nature, en la débureaucratisant, en la désaliénant. Il n’était pas rare que les ouvriers passent de la constitution, nécessairement éphémère, d’organisations autonomes de luttes à l’univers parallèle et auto-organisé du stalinisme triomphant. Autonomie et stalinisme se nourrissaient et se confortaient mutuellement.

Dans tous les discours actuels sur l’autonomie, il est remarquable de constater que c’est la révolution qui a disparu. Ce qui avant le début des années 1970 était la raison d’être elle-même du discours sur l’autonomie, sa perspective révolutionnaire, est devenu quasiment indicible. Défendre et valoriser l’autonomie devient autosuffisant et l’on se garde bien d’y articuler une perspective révolutionnaire, les opéraïstes ont été les derniers à le faire. Maintenant, Echanges reconnaît que chaque manifestation du « courant autonome » tombe dans des « avatars » constamment renouvelés, et le Mouvement Communiste, pour qui « l’autonomie ouvrière mord encore » (La Lettre de Mouvement Communiste, n° 12, sur les grèves dans les transports urbains en Italie, en décembre 2003) attend d’elle qu’elle se constitue en mouvement politique grâce au soutien d’une organisation politique structurée défendant...l’autonomie (cf. le texte, par ailleurs passionnant, de Mouvement Communiste sur l’Argentine). Pour d’autres, comme Aufheben, en Angleterre, ou semble-t-il Dauvé et Nesic, l’autonomie ne serait qu’une forme n’ayant aucun contenu ou signification en elle-même. Une telle position de repli est une contradiction intenable dans la mesure où sa simple énonciation entend que l’autonomie n’est pas qu’une forme mais une potentialité. Une « potentialité » qu’il est devenu impossible de définir. S’il y a actuellement des luttes anti-syndicales, des grèves sauvages, il n’y a plus d’autonomie. C’est la capacité même, pour le prolétariat, de trouver, dans son rapport au capital, la base pour se constituer en classe autonome et en grand mouvement ouvrier qui a disparu. L’autonomie et l’auto-organisation ont été un moment historique de l’histoire de la lutte de classe et non des modalités d’action formelles. L’autonomie et l’auto-organisation signifient que le prolétariat est capable de trouver en lui-même sa propre définition face au capital, que sa contradiction avec le capital n’est pas son rapport à lui mais ce qu’il est pour lui-même face au capital. En un mot qu’il est la classe du travail, de la production, à libérer de la domination et de l’exploitation capitalistes.

Dans les luttes actuelles, le prolétariat reconnaît le capital comme sa raison d’être, son existence face à lui-même, comme la seule nécessité de sa propre existence. Ce sont là les aspects dynamiques des luttes. Dans ses luttes, le prolétariat se donne toutes les formes d’organisation nécessaires à son action. Mais quand le prolétariat se donne les formes d’organisation nécessaires à ses buts immédiats (la communisation sera également un but immédiat), il n’existe pas pour lui-même en tant que classe autonome. L’auto-organisation et l’autonomie n’étaient possibles que sur la base de la constitution d’une identité ouvrière, constitution que la restructuration a balayée.

L’auto-organisation ou l’autonomie fixent ce qu’est la classe ouvrière dans le mode de production capitaliste comme le contenu du communisme. Il « suffit » de libérer cet être de la domination étrangère du capital (étrangère, puisque le prolétariat est autonome). En elle-même, l’autonomie fige la révolution et la réorganisation communiste des rapports entre les individus comme affirmation du travail. L’autonomie c’est la libération de l’ouvrier en tant qu’ouvrier. La plupart des critiques de l’auto-organisation demeurent des critiques formelles, elles se contentent de dire : l’auto-organisation n’est pas « bonne en soi » mais n’est que la forme d’organisation d’une lutte, c’est le contenu de celle-ci qui compte. Cette critique ne pose pas la question de la forme elle-même, et ne pense pas cette forme comme un contenu, et comme étant en elle-même significative.

Si l’autonomie comme perspective disparaît c’est que la révolution ne peut avoir pour contenu que la communisation de la société c’est-à-dire pour le prolétariat sa propre abolition. Avec un tel contenu, il devient impropre de parler d’autonomie et il est peu probable qu’un tel programme passe par ce que l’on entend habituellement par « organisation autonome ». Le prolétariat ne peut être révolutionnaire qu’en se reconnaissant en tant que classe, il se reconnaît ainsi dans chaque conflit et à plus forte raison dans une situation où son existence en tant que classe sera, dans la reproduction du capital, la situation qu’il aura à affronter. C’est sur le contenu de cette « reconnaissance » qu’il ne faut pas se tromper, il ne faut pas continuer à l’envisager avec les catégories de l’ancien cycle de luttes comme si celles-ci allaient de soi comme formes naturelles de la lutte de classe. Se reconnaître comme classe ne sera pas un « retour sur soi » mais une totale extraversion comme autoreconnaissance en tant que catégorie du mode de production capitaliste. Ce que l’on est comme classe n’est immédiatement que notre rapport au capital. Cette « reconnaissance » sera en fait une connaissance pratique, dans le conflit, non de soi pour soi, mais du capital.


Auto-organisation / Autonomie / Révolution.

Quatre citations

L’autonomie suppose, entre la lutte revendicative et la société communiste, une transcroissance de la forme de l’action, de son contenu et de son sujet, transcroissance qui, devenue actuellement n’est plus qu’une vaine exhortation.

« Leur place (des travailleurs), en tant que classe à l’intérieur du système les conduit de la simple défense de leurs propres intérêts à un affrontement direct avec les intérêts de l’ordre existant. De telles luttes surgissent continuellement et potentiellement (souligné par nous) elles sont révolutionnaires. (…) Si nous devions caractériser la révolution, nous dirions que le renversement du capitalisme ne se fera que par un démantèlement total des forces de domination du système et la formation d’organes autonomes dans les luttes ouvrières (ibid) (….) » (Ce qu’est Echanges et Mouvement, n° 104)

« Il est significatif que tous les théoriciens du "communisme de conseil" n’ont jamais employé le terme "conseillisme". Un de ces théoriciens, Anton Pannekoek lui-même, sur la fin de sa vie a même souligné que le terme "communisme de conseils" ne visait pas une forme figée destinée à être propagée par une organisation quelconque mais la tendance à l’autonomie s’exprimant par la création par les travailleurs au cours de leur lutte d’organismes spécifiques de lutte qui, si cette lutte s’étendait, deviendraient, en se transformant éventuellement, des organes de gestion de la société tout entière (souligné par nous) » (réponse d’Echanges à un « camarade de l’Aude », n°105)

« La conquête du pouvoir dans un domaine déterminé n’est pas la plus grande difficulté. Il est d’une tout autre importance encore d’acquérir la maîtrise de la production (souligné par nous), c’est-à-dire d’abolir les anciens rapports de domination et de mettre en place la régulation sociale de la production, en raccordant entre elles les entreprises (souligné par nous). Cela n’est possible qu’au moyen des conseils » (citation extraite de Fondements de l’économie communiste, reprise sans recul aucun, comme exprimant, dans les années 1990, ce que serait maintenant une révolution, par Bricianer dans Une étincelle dans la nuit – texte sur la révolution iranienne, Ed. Ab Irato)

« Conseils ouvriers, cela ne désigne pas une forme d’organisation fixe, élaborée une fois pour toutes et dont il resterait seulement à perfectionner les détails ; il s’agit d’un principe, le principe de l’autogestion ouvrière des entreprises et de la production (souligné par nous). La réalisation de ce principe ne passe nullement par une discussion théorique concernant ses modalités d’exécution les meilleures. C’est une question de luttes pratiques contre la domination capitaliste. (…) Il s’agit uniquement du fil conducteur pour la longue et dure lutte d’émancipation que la classe ouvrière a encore devant elle. Sans doute Marx disait un jour à propos de cette lutte que l’heure du capitalisme a sonné ; mais il avait pris soin de montrer qu’à ses yeux cette heure couvrait toute une période historique. » (Echanges, n° 109, p.58)

Une période révolue

L’auto-organisation et son contenu l’autonomie ouvrière relevaient d’une contradiction entre le prolétariat et le capital comportant la capacité pour le prolétariat de se rapporter à lui-même comme classe, contre le capital, c’est-à-dire un rapport au capital tel qu’il comportait la capacité pour le prolétariat de trouver en lui-même sa base, sa propre constitution, sa propre réalité, sur la base d’une identité ouvrière que la reproduction du capital, dans ses modalités historiques, venait confirmer. On ne peut parler d’autonomie que si la classe ouvrière est capable de se rapporter à elle-même contre le capital et de trouver dans ce rapport à soi les bases et la capacité de son affirmation comme classe dominante. Il s’agit de la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est.

C’est la capacité même, pour le prolétariat, de trouver, dans son rapport au capital, la base pour se constituer en classe autonome qui a disparu. C’est dans la situation actuelle du rapport entre les classes que se trouve le fondement théorique et la réalité sociale de ce renversement. La situation antérieure de la lutte de classe, et le mouvement ouvrier, reposait sur la contradiction entre d’une part la création et le développement d’une force de travail mise en oeuvre par le capital de façon de plus en plus collective et sociale, et d’autre part les formes apparues comme limitées de l’appropriation par le capital, de cette force de travail, dans le procès de production immédiat et dans le procès de reproduction. Voilà la situation conflictuelle qui se développait comme identité ouvrière, autonomie, auto-organisation. Il y avait production et confirmation à l’intérieur même de cette autoprésupposition d’une identité ouvrière par laquelle se structurait, comme mouvement ouvrier, la lutte de classe.

L’autonomie mise à nue par ses célibataires mêmes

* «  Les forteresses fragiles » (Oiseau-tempête, n°10, printemps 2003)

Le texte reconnaît les traits essentiels de la restructuration sans cependant en faire une synthèse comme transformation historique de la contradiction entre prolétariat et capital :

- exacerbation de la concurrence au travers de la mondialisation
- flexibilité
- crise de l’économie mixte
- augmentation du taux d’exploitation
- emplois précaires, prolifération et fragilisation des statuts de travail En conséquence : « En France, depuis le milieu des années 1970, l’ancienne communauté prolétaire commence à se déstructurer » (p.17). L’échec de la résistance ouvrière de la sidérurgie à Moulinex manifeste la « faillite du vieux mouvement ouvrier » (ibid). De 1970 à 1990, la rationalisation en cours fragilise les appareils syndicaux, étroitement liés à l’ancienne organisation du travail, alors que la crise réduit les possibilités de négociations. « Pour la masse des travailleurs atomisés par les nouvelles conditions d’exploitation (dévalorisation, individualisation et vulnérabilité des statuts, crise des valeurs collectives, nda), l’ancienne identité de classe est désormais associée à la défaite. » (p.19). Conclusion : « Une nouvelle condition prolétaire s’installe dans la précarité » (p.22).

Si l’on disait à Charles Reeve (l’auteur du texte) que, dans ces conditions, les syndicats vont reconstituer leur ancienne puissance, il émettrait des doutes certains et avec raison. Pourtant, l’auto-organisation est encore la pratique révolutionnaire sur laquelle il mise. Pour lui, toutes les transformations qui ont provoqué la crise de l’identité ouvrière et qui ont sapé les syndicats et tout le « vieux mouvement ouvrier », laisseraient intactes les bases de l’auto-organisation. Mais que reste-t-il à ces prolétaires à auto-organiser ? Leur lutte répondra Reeve. Mais l’auto-organisation ce n’est pas que cela et Reeve le dit. L’auto-organisation c’est « l’idée révolutionnaire d’une collectivité de producteurs consciente et active » (p.22). L’auto-organisation comme théorie révolutionnaire avait un sens dans les conditions exactement identiques à celles qui structuraient le « vieux mouvement ouvrier ». Quelle « collectivité de producteurs consciente et active » peuvent former les ouvriers décrits par Reeve ? Sur quelle base ? Si je m’organise avec mes semblables pour abolir notre situation d’ouvrier, je ne m’auto-organise pas, je me … désorganise (nous pourrions, avec humour, prôner l’auto-désorganisation). Il ne s’agit pas que d’une question de mots. L’auto-organisation c’est la lutte auto-organisée avec son prolongement nécessaire l’auto-organisation des producteurs, en un mot le travail libéré, en un mot encore, la valeur. La lutte auto-organisée n’est que le premier acte, celui de la rupture des médiations empêchant la classe de parvenir à son être véritable, son être révolutionnaire de travailleur et par là de le libérer (non parce qu’en tant que travailleur il peut abolir sa situation en abolissant le capital, mais en ce qu’il peut la libérer du capital).

Reeve sent bien qu’il y a là un problème : « (…), si l’individualisme peut être utilisé dans la nouvelle organisation du travail, il n’est pas nécessairement contradictoire avec l’affirmation des formes d’auto-organisation » (p.22). Pour preuve de cela, l’auteur renvoie à un texte d’Henri Simon dans Echanges n° 99 (hiver 2001-2002) : « Quand les entreprises recherchent des salariés "honnêtes et gérables" ».

Ce texte d’Echanges est un commentaire sur les « inquiétudes patronales » exposées dans un article du magazine patronal Enjeux face aux « sauvageons de l’entreprise ». L’opinion courante dans les milieux dirigeants de tous ordres était qu’un fort taux de chômage garantissait une docilité rassurante, or « 80 % des salariés de moins de trente ans s’estiment libres de se comporter comme ils l’entendent sans respecter les règlements de l’entreprise » (Enjeux, cité par H.S.). Le système d’exploitation carotte-bâton ne fonctionne plus, les salariés ne cherchent plus la promotion mais davantage d’argent tout de suite. Si la fuite hors de l’usine n’est pas possible, les jeunes reproduisent dans l’entreprise ce qu’ils font dans les cages d’escalier et perturbent tout. Cette « solidarité de clan » dans la cité peut se « ressouder en une solidarité de classe dans l’usine » (Echanges). Si cela est tout à fait probable et peut avoir des « effets particulièrement ravageurs sur la procès de production », il est en revanche fort peu probable que cette « socialité en rupture avec celle du reste de la société » se range dans les catégories de l’auto-organisation et aboutissent à la « mise en place d’une réorganisation sociale et à la production en raccordant entre elles les entreprises » (Bricianier, op.cit.).

* Echanges, n° 99, p.23

« Le système anglais des shop-stewards né au cours de la première guerre mondiale avait donné naissance à une organisation spécifique de l’usine, baptisée mutuality, dans laquelle le contenu des tâches et le rythme de travail étaient fixés par les dirigeants en accord avec les travailleurs concernés par l’intermédiaire de ces délégués élus. Ce système a été balayé par toutes les restructurations, même avant l’ère thatchérienne. Au cours des années 1970, de nombreux conflits surgirent autour de ce pouvoir des délégués de base ; le chant du cygne de ce système fut, d’une part des propositions de changement de fabrications, notamment dans des usines d’armement, par les comités de shop-stewards, et d’autre part, lors de fermeture d’entreprises, la reprise des fabrications par les travailleurs. Tout cela donna un mouvement autour des notions de workers’control et self management, une sauce britannique de l’autogestion qui alla dans les faits et dans les idées beaucoup plus loin que les avancées françaises sur ce thème. Aujourd’hui, après le laminage de l’industrie britannique, ce courant ne représente plus rien. »

* Echanges, n° 107 : à propos de la grève dans les postes en Grande Bretagne (octobre-novembre 2003)

« Au lendemain de la dernière guerre mondiale, au Royaume Uni comme ailleurs, le capital parut répondre aux aspirations des travailleurs, contribuant en fait au sauvetage du système capitaliste et impérialiste. Une série de mesures furent prises, destinées à la fois à prévenir tout mouvement social de grande ampleur en créant l’illusion d’un monde meilleur ; ce faisant le capital assurait la préservation et la restauration de sa domination dans un cadre national. Pour l’impérialisme britannique, puissamment relayé par l’impérialisme américain, cela se fit en laissant les réformistes sociaux-démocrates du Labour Party (parti travailliste) mettre en œuvre tout un cocktail de mesures présentées comme la marche vers le socialisme. »

« Ces pratiques (la résistance des travailleurs) faisaient que les travailleurs étaient parvenus à intervenir dans les processus de travail et à fixer ainsi, à la base, des limites dans les conditions d’exploitation »

« Deux des règles essentielles du contrôle des rythmes de travail par la base, règles que nous voyons réapparaître dans les résistances à la restructuration des postes, ont été d’une part la "mutualité" qui permettait à un groupe de travailleurs affecté à une tâche de décider du rythme de cette tâche, et d’autre part la "démarcation", qui interdisait à un travailleur affecté à un poste de travail avec une tâche définie de se voir confier d’autres tâches, ce qu’il pouvait refuser tout en restant dans son droit. Il ne fait aucun doute que la moderne "flexibilité" va totalement à l’encontre de ces règles »

Il ne fait aucun doute non plus que c’est dans ce cadre historiquement spécifique que trouvent leur base même d’existence et s’enracinent l’autonomie et son idéologie intrinsèque de l’émancipation ouvrière ; il n’y a pas d’auto-organisation sans identité ouvrière confortée dans la reproduction du capital. L’autonomie était l’idéologie révolutionnaire des Trente Glorieuses, l’envers radical du mouvement ouvrier institutionnel.

« Jusqu’à l’intervention de la tendance dure des conservateurs avec Thatcher (1979), le conflit de classe – travail contre capital - prit la forme typiquement britannique d’un jeu à trois : le gouvernement (…) ; les syndicats (…) ; la classe ouvrière nantie d’une vieille tradition prolétarienne de lutte pour la préservation des acquis et pour un statu quo attaqué de toutes parts, et de formes d’organisation de base et d’habitude d’autonomie assez distante de l’influence des appareils, même si elle restait inscrite au syndicat. (…) Un mouvement autonome complexe se développa pendant plus de trente ans, une sorte d’hybride qui combinait le système de délégués de base élus et responsables (les shop-stewards) et l’utilisation des structures de base syndicales (souvent renforcées par une large utilisation du "closed shop", l’obligation de syndicalisation dans une entreprise – autrement dit la gestion de l’embauche par les syndicats. On vit alors un développement des "grèves sauvages" qui, à plusieurs reprises mirent en danger des gouvernements décidés à "passer en force". (…). La crise que cet ensemble recelait culmina dans l’hiver 1978-1979 – The winter of discontent – au cours duquel le pays fut plongé dans un chaos total sans autre perspective que l’immobilisme de ce bloc de résistance »

Le gouvernement Thatcher balaie tout cela : destruction de l’appareil industriel, privatisation, mondialisation et financiarisation de l’économie, généralisation de la flexibilité et de la précarité ouvrière, chômage massif.

« Le rapport de force qui avait sous-tendu le mouvement autonome était ébranlé ; mais il ne put être (provisoirement) renversé qu’après de durs combats dans des secteurs clés de l’autonomie ouvrière : les dockers, la sidérurgie, l’automobile, la presse, et, surtout, les mines. ».

Durs combats qui mirent également hors circuit l’ancienne puissance syndicale, ce qui indique à quelle période du mode de production capitaliste appartient l’autonomie. Celui qui n’a pas connu la puissance syndicale ne sait pas ce qu’étaient les joies de l’autonomie.

« Il ne fut plus possible à la lutte de classe de dépasser émiettement et parcellisation, d’autant que privatisations et sous-traitance créaient d’inextricables situations juridiques où la législation répressive des luttes pouvaient s’exercer pleinement. » Surtout, avait été créée une situation sociale rendant caduc le mouvement autonome.

Tirant les leçons de la grève des postiers britanniques, le texte conclut : « Les fondements de la lutte, s’ils marquent une rupture de la base avec les directions syndicales, montrent aussi la persistance de certaines notions dans les relations de travail et dans l’utilisation des structures de base syndicales, ces notions mêmes que la "mise au pas" de l’autonomie des luttes dans le début des années 1980 avait tenté d’éradiquer mais qui resurgissent. (…). Toutefois, il nous faut considérer que les postes britanniques sont pratiquement, pour diverses raisons y compris l’intervention de la lutte de classe, restées une des seules entités nationales non démantelée (c’est un des principaux employeurs britanniques, avec 160 000 travailleurs, nombre qui leur donne un pouvoir évident). Aussi des pratiques de base dans les relations de travail, courantes autrefois dans l’industrie mais éliminées dans les années 1980, restent-elles ici bien vivantes (souligné par nous). Ces pratiques, appelées "mutualité" et "démarcation", font que les équipes règlent les conditions de leur activité et que la direction ne peut assigner une tâche autre que celle pour laquelle on a été embauché. Il est évident que ce manque de "flexibilité" et cette limite de l’"autorité" gêne considérablement toute tentative de restructurations ». Ce à quoi, le témoignage du postier ajoute (p.27) : « la cause fondamentale de la grève a été de mater le syndicat (souligné par nous) et de mettre en place les changements que nous n’avions nullement votés ».

* Echanges n°106 : à propos des dockers espagnols

« Ces luttes (les luttes des dockers dans le monde depuis plus de trente ans, nda) ont pris un caractère tout autant spécifique en Espagne avec la création d’une organisation autonome de lutte dans le port de Barcelone, la Coordinadora, dont les vicissitudes ont été analysées également dans Echanges. Il reste à écrire une histoire complète de la transformation, inévitable dans un système capitaliste, d’un organisme de lutte à forte composante de gestion collectiviste en un organisme de gestion de la force de travail pour le compte de l’exploiteur capitaliste, simplement par le fait qu’il ait tenté d’assurer sa survie par une permanence en dehors de la lutte elle-même. » (p.24). Mais, comme le répète Echanges avec raison, la lutte entre le prolétariat et le capital, ouverte ou souterraine, n’est-elle pas permanente ? Laissons ce point de côté. Il y a une étrange obstination à ne pas voir que n’importe quoi ne se transforme pas en n’importe quoi. Si la « permanence après la lutte » transforme un organisme à « forte composante de gestion collectiviste » ( ?) en un organisme de « gestion de la force de travail », c’est que le vers est dans le fruit. Pourquoi cet « organisme » tente-t-il d ‘« assurer sa survie » ? Il y est contraint par ce qu’il est comme organisme « collectiviste » : l’organe d’une lutte revendicative. Si cet organisme change de forme et même de contenu c’est qu’il n’était qu’un organisme de défense de la condition prolétarienne. C’est là que se situe la continuité expliquant le passage de l’un dans l’autre. Les théoriciens de l’autonomie voudraient qu’en tant que tels les « organes autonomes » inventent le communisme tout en demeurant ce qu’ils sont : des organes de la lutte revendicative. En tant que tels leur pente naturelle c’est la permanence et donc leur transformation en syndicats-croupions.

Ces défenseurs sentent bien qu’il doit y avoir une continuité puisqu’ils parlent de transformation seulement en termes de « gestion », mais la reconnaître mettrait à bas toute leur construction théorique très élaborée de la révolution communiste. Car, ne nous y trompons pas, cette construction existe. Ce sont bien ces organes autonomes de luttes qui sont chargés de produire la société communiste. Répondant à un correspondant à propos des grèves du printemps 2003, Echanges écrit : « L’étiquette syndicaliste révolutionnaire par exemple, ne porte-t-elle pas aussi une telle contradiction si les organes autonomes de lutte envisageaient tout autre chose que le syndicat comme base d’une société communiste ? » (p.44). Il faut le dire clairement : les organes autonomes de lutte ne pourront envisager le communisme que dans le moment où ils se détruiront comme organes autonomes de luttes, tant qu’ils sont tels ils ne peuvent que chercher à perdurer.

La bonne auto-organisation est celle d’une action déterminée, locale et ponctuelle : « La formule des collectifs de base est en quelque sorte le produit d’une telle situation (les limites des organisations permanentes) : si l’on veut dans une lutte quelconque, échapper aux conséquences inévitables de cette permanence, la formation d’organismes de base pour un but déterminé ponctuel s’impose (...) C’est une autre raison qui fait pour nous l’intérêt de tels collectifs : leur efficacité, réduite certes mais pas inutile dans une sorte de harcèlement, vient précisément de leur mode d’action. Une efficacité plus grande ne pourrait venir que de l’extension de l’activité de ces collectifs de base (souligné par nous) dans des formes et pour des objectifs qu’ils définiraient eux-mêmes, sans avoir d’autre but que celui d’une activité définie – et pas une permanence pour un but plus politique, plus général. Un tel mouvement ne pourrait venir que de la base, mais il importe de voir qu’il ne serait pas le résultat d’une volonté des protagonistes mais des nécessités elles-mêmes de la lutte, de par l’extension qu’elle produit alors. » (p.34). Si la « bonne auto-organisation » est déterminée, locale et ponctuelle, elle exprime par là même des limites qu’il lui faut franchir. Mais ce franchissement ne pourra être que l’extension du même et à moins de prendre l’extension parvenue à un certain point comme étant la révolution, ce qui n’est jamais loin dans les discours de l’autonomie, il faut bien reconnaître que la question de la révolution, qui est celle que se posent les autonomes y compris Echanges, non seulement n’est pas résolue (il ne s’agit pas de cela et personne n’a cette prétention) mais n’est même pas posée.

Echanges sent bien le dilemme devant lequel les « organes autonomes » sont placés : communiser la société ou devenir des syndicats-croupions. Mais c’est parce qu’il leur est impossible d’admettre que la communisation est l’abolition par le prolétariat de tout ce qui le définit en tant que classe, y compris et en premier lieu son autonomie, qu’ils ne peuvent pas comprendre que la transformation en syndicat-croupion est la pente naturelle des « organismes autonomes ». Le simple fait de pouvoir envisager l’hypothèse du syndicat comme « base de la société communiste » prouve qu’ils sont incapables de penser la disparition du prolétariat et la révolution comme autre chose que la lutte revendicative poussée à bout de façon radicale, comme le prolétariat devenant maître de la société : « Lors d’un mouvement autonome (...) le syndicat en tant que tel (souligné par nous) ne peut que se dissoudre dans les organes de l’autonomie (non reconnus) » (p.43). La question n’est pas la « reconnaissance » ou la « légalité », les dockers de Barcelone, par exemple, ne seront pas révolutionnaires en demeurant dockers de Barcelone en lutte contre leurs employeurs et donc il faudra qu’ils dépassent leur « organisme autonome et collectiviste » (légal et reconnu ou non) de dockers de Barcelone.

* Kolinko : Proposition pour une enquête sur les Call Centers

Le groupe allemand Kolinko se propose au travers de cette enquête de « renouveler le débat sur les buts et tâches des révolutionnaires ». L’enquête relève du « besoin de chercher les bases matérielles de la libération dans le mouvement quotidien des exploités à l’intérieur du procès de production (souligné par nous) ».

« Au sujet du développement de la technologie de l’information, nous devons rendre clair que le capital (en tant que classe) n’a aucune capacité d’innovation. Il peut s’affronter à nous en tant que puissance, tant que nous ne reconnaîtrons pas que c’est nous-mêmes et non le capital qui développons les forces productives à travers notre coopération sociale croissante ». La base du discours de Kolinko ce sont les théories d’une partie de l’autonomie italienne sur la coopération et le « general intellect » comme activité propre de la classe ouvrière, or l’une et l’autre (la coopération et le « general intellect ») ne sont pas « volés » au prolétariat par le capital mais sont des déterminations du capital en tant que rapport d’exploitation. Ils en sont un produit propre. C’est sur une telle base que Kolinko fonde les « tendances révolutionnaires pour le pouvoir ouvrier », tendances qui seraient appelées à devenir le contenu de « l’auto-organisation et de l’auto-émancipation ». En conséquence, Kolinko se fixe pour but de chercher « comment les ouvriers utilisent leurs moyens de production dans le but de gagner un certain contrôle sur le procès de travail et comment c’est possible de s’approprier les moyens de production comme une arme et un moyen d’organisation des luttes (...). ». Avec Kolinko, on assiste à une confusion et un constant aller-retour entre ce qui peut rendre une lutte revendicative très efficace et le communisme, eux-mêmes identifient « pouvoir ouvrier » et « désir du communisme ». Le « contrôle sur le procès de travail » peut rendre une lutte efficace, mais le communisme n’est pas le « pouvoir ouvrier » sur les Call Centers, ni la révélation que c’est notre propre coopération qui les fait fonctionner et prospérer. C’est-à-dire que le communisme n’est pas la réappropriation ouvrière de ce dont la classe aurait été dépossédé, mais son abolition y compris de ce dont elle a été dépossédé et cela dans sa forme matérielle même. Dans leur lutte contre le capital, les ouvriers des Call Center peuvent « garder pour eux leur savoir-faire », mais nous pouvons espérer que dans des rapports communistes entre les individus un tel savoir-faire ne nous soit d’aucune utilité.

A l’intérieur du procès de travail, on pouvait imaginer trouver les bases matérielles de la libération, mais c’est là que précisément l’idéologie de l’auto-organisation ou de l’auto-émancipation empêche maintenant de concevoir que la révolution n’est pas la libération des ouvriers, l’affirmation de leur pouvoir par la reprise pour eux-mêmes de leur coopération, mais leur abolition en tant que classe et celle de leur « « savoir-faire collectif » qui n’a toujours été qu’une force productive du capital. Pour Kolinko, la lutte contre le capital par l’utilisation par les ouvriers de leur force collective devient, parvenue à une certaine extension et intensité, la révolution comme affirmation de ce « pouvoir ouvrier » acquis contre le capital. Dans l’idéologie de l’auto-organisation, il n’y a plus de rupture entre la lutte revendicative et la révolution, la seconde est contenue dans le continuum et la nature même de la première. Dans le cours quotidien des luttes revendicatives, pour peu qu’il soit auto-organisé, on pourrait y identifier des « tendances communistes », non en ce que ces luttes exprimeraient une remise en cause de la classe dans sa lutte contre le capital, mais positivement en ce que s’y affirmerait le pouvoir ouvrier fondé sur la réappropriation de la coopération dans le procès de travail, oubliant qu’il est indissolublement procès de valorisation dans la double nature du procès de production immédiat.

Avec Kolinko apparaît que le « pouvoir ouvrier » est l’horizon indépassable de l’autonomie.

* Un aveu ?

« Si "crise du prolétariat" il y a, c’est que les vieilles catégories sur lesquelles s’appuyaient les raisonnements et actions "révolutionnaires" n’existent plus comme telles (ou sont réduites) alors que l’on voit une uniformisation des conditions d’exploitation qui balaie les catégories que l’on pouvait voir autrefois. Crise du prolétariat, d’accord, mais seulement par rapport aux catégories antérieures dans lesquelles les prolétaires modernes ne se reconnaissent plus, ce qui explique en partie la chute et la disparition des idées obsolètes, des groupes, partis et organisations quelconques qui continuent de charrier ces idées. (...) Il est possible que les "penseurs révolutionnaires" cherchent cette théorie (la théorie révolutionnaire, nda) là où elle n’est pas, négligeant totalement de relier des phénomènes dispersés mais récurrents et qui ne cadrent pas avec les schémas qu’ils tirent des mouvements du passé, d’un passé parfois fort lointain et qui correspondait à un état du capital qui n’existe plus aujourd’hui. » (Echanges, n° 106, p.50)


L’autonomie triomphante

Luttes revendicatives / révolution / autonomie / syndicalisme

Depuis quelque temps déjà, il y a peu de luttes qui ne soient auto-organisées et qui ne visent leur autonomie. L’auto-organisation et l’autonomie sont triomphantes quand elles n’ont plus, en elles-mêmes, aucune signification révolutionnaire, quand elles ne sont qu’un moment, avec les syndicats, du syndicalisme. Nous sommes en plein quiproquo : l’autonomie qui « mord encore » (Lettre du mouvement Communiste sur la grève des traminots italiens de décembre 2003) n’est plus celle que les thuriféraires de l’autonomie ont en tête. Dans le triomphe actuel de l’auto-organisation, les luttes revendicatives mettent en forme de façon très instable l’existence du prolétariat comme classe en tant que limite de sa propre lutte en tant que classe (ce que nous appelons l’écart n’est que la nature du rapport de ces deux éléments, rapport interne à la lutte de classe). Cette limite apparaît comme telle dans l’instabilité de l’auto-organisation des luttes, dans l’absence de perspectives qu’elle révèle immédiatement en se confondant avec le syndicalisme (les syndicats ne sont qu’un aspect du syndicalisme), dans les méfiances qu’elle suscite dès qu’elle dépasse le cadre strictement local d’individus se connaissant directement, dans les actions qui à l’intérieur de l’auto-organisation se heurtent à ce que l’on est qui, dans la lutte, devient ce qui doit être dépassé. C’est dans la rupture visible de la transcroissance entre luttes revendicatives et révolution qu’existe le courant communisateur. Il faut éviter tout finalisme, la révolution n’est pas un terme déjà donné, elle n’existe que de par ce qui dans les luttes revendicatives quotidiennes indique que l’existence en tant que classe est la limite de la lutte de classe. Dans l’auto-organisation, l’insatisfaction et la déconvenue contre l’auto-organisation en est maintenant l’indication la plus pertinente.
La signification révolutionnaire de l’auto-organisation c’était la transcroissance entre les luttes revendicatives et la révolution, cela signifiait que les luttes étaient la montée en puissance de la classe dans le mode de production capitaliste, la révolution, son affirmation comme classe dominante, l’extension libre et à son profit de sa propre définition de classe du travail productif, de l’association, de la coopération, de la liaison entre travail et valeur contre le profit. C’était la nature révolutionnaire du prolétariat qui s’exprimait d’abord dans les luttes revendicatives puis se révélait pleinement dans la révolution comme prise du pouvoir. Tout cela était juste, mais ne l’est plus. L’affirmation du prolétariat a toujours été impossible mais dans ses propres termes, c’est-à-dire en poursuivant ses propres buts et non par rapport à la norme d’une vraie révolution connue de toute éternité. Si nous affirmons maintenant cette impossibilité, nous n’imaginons pas que cette impossibilité en était une pour les gens de l’époque et pour l’époque elle-même. Si l’auto-organisation en tant que telle est devenue obsolète c’est que la relation entre luttes revendicatives et révolution est devenue plus que problématique. Une telle liaison entre luttes revendicatives et révolution, une telle transcroissance, était inséparable de l’existence d’un puissant mouvement ouvrier dont la puissance culmina dans le « socialisme réellement existant ». Il n’y a pas d’auto-organisation, d’autonomie des luttes comme marchepied de la révolution, comme médiation même entre les luttes revendicatives et la révolution sans la garantie que lui offre ce puissant mouvement ouvrier, garantie qu’elle a quelque chose à auto-organiser, à rendre autonome, à libérer, à renverser. L’autonomie et le mouvement ouvrier appartenaient au même monde maintenant révolu. Ce monde était celui du capital jusqu’au début des années 1980. Le capitalisme rimait avec le progrès social dans les pays occidentaux, il développait un enchaînement vertueux d’essor des grandes entreprises, du salariat, des organisations syndicales, des négociations de compromis entre les managers et les salariés, bref, soyons un brin provocateur, un partenariat capital-travail. La transcroissance entre les luttes revendicatives et la révolution n’était plus que l’aufhebung, le dépassement-achèvement-conservation de ce partenariat. C’est la rupture de cette relation de transcroissance qui a proclamé l’obsolescence de l’auto-organisation qui en avait été la forme la plus radicale. Pannekoek nous disait qu’à la suite d’une longue période historique de conflits, la classe ouvrière devenait la puissance dominante de la société organisée dans les Conseils, Negri que l’histoire du capital était l’histoire de l’activité ouvrière et Georges Marchais écrivait le programme commun de la gauche. Ils sont morts tous les trois.

Qu’en est-il alors maintenant de l’auto-organisation et de l’autonomie dans les luttes revendicatives, maintenant que toute transcroissance est à ranger au magasin des antiquités ? Nous prendrons deux exemples : la lutte dans les transports urbains collectifs en Italie (décembre 2003) et la lutte des ouvriers de l’usine FIAT de Melfi (mai 2004).
« Trop vite enterrée, l’autonomie ouvrière mord encore », telle est l’ouverture en fanfare de La Lettre de Mouvement Communiste (n°12, janvier 2004) consacrée aux grèves dans les transports urbains en Italie. Quelles ont été la nature et les activités de cette autonomie ? Les employés ont lutté pour des augmentations de salaires et, sans se soucier du cadre légal, s’affrontent à l’Etat et aux syndicats, aux patrons et au partis de gauche. Ils ont perturbé le train-train du marchandage officiel sur les termes de la vente de la force de travail. Si la grève est sauvage c’est parce qu’elle ne respecte pas les modalités de « service minimum obligatoire légal », sinon elle éclate le jour prévu par les syndicats.
Mais le contenu revendicatif des luttes s’enveloppe par la force des choses dans la peau du syndicalisme. Le fait de récuser la forme institutionnelle donnée par les grandes centrales syndicales ne débouche pas en lui-même sur une répudiation du syndicalisme. Le syndicalisme est la forme générale organisative, quasi naturelle, des luttes revendicatives. Qu’on rénove cette forme en l’appelant coordination, assemblée souveraine de lutte, conseil ouvrier, néo-syndicat, voire anti-syndicat, ne changera rien à l’affaire. Le contenu commande la forme.
La Lettre de Mouvement Communiste qui veut voir dans la lutte revendicative auto-organisée et autonome le premier moment d’une transcroissance en lutte révolutionnaire (à condition, nous le verrons plus loin, qu’elle devienne « politique ») est contrainte de suppléer par la phrase proclamatoire à l’absence de ce qu’elle cherche à démontrer. « C’est donc bien d’un mouvement autonome et général des travailleurs qu’il s’agit, emportant tout sur son passage (souligné par nous). Compte tenu du rapport de force défavorable, le repli a été bien organisé (souligné par nous) collectivement. Malheureusement ce mouvement n’a donné naissance à aucune organisation formelle inter-dépôts » (p. 4). La « maladie de la grève sauvage a frappé très fort » mais « le dispositif syndical anti-grève a parfaitement fonctionné » (p. 5). Enfin, le sommet de la critique des syndicats serait atteint, d’après la Lettre, par ce slogan des traminots de Milan : « le syndicat c’est nous  ». L’autonomie a la nostalgie du grand mouvement ouvrier national et elle sait, quand il le faut, rendre hommage à la CGIL qui, dans les luttes qu’elle organise dans la métallurgie, s’oppose aux accords séparés (p.5). Au point que, quand la dernière grève illégale milanaise du 12 janvier 2004 obtient un supplément local à l’accord national, Mouvement Communiste, en tant que prétendant au poste de chef d’orchestre de la lutte de classe, déclare : « la défense des conditions de travail et de rémunération de l’ensemble de la catégorie a fait un pas en arrière avec l’accord milanais. » (p.16).
A contre coeur parfois, les différents syndicats reconnaissent que la grève illégale a été utile pour créer un rapport de force dans les négociations. Le responsable de la coordination des chauffeurs de Brescia, adhérente à la coordination nationale, se contente de dire que la grève illégale était « la seule arme dont disposait les travailleurs » et que « si les syndicats ont pris en compte notre revendication des 106 euros, c’est qu’ils écoutent la base », il ajoute que « la grève n’est pas dirigée contre les syndicats ». Quant aux « syndicats de base », ils ont, selon la Lettre, « pleinement joué leur rôle d’exutoire de la colère des salariés » (p.15), c’est-à-dire, soyons clairs, que les salariés ont pleinement accepté qu’ils jouent ce rôle. Il est vrai qu’à Venise, le 20 décembre, c’est le Cobas qui a appelé avec succès à la grève illégale. De son côté, le responsable de la Bourse du travail de Milan juge que les « trois syndicats CGIL, CISL et UIL ont fait leur la grève spontanée des ouvriers » (p.9). Bien sûr qu’il faut un « culot monstre », comme le dit la Lettre, pour faire une telle déclaration, il n’empêche que cette déclaration a été faite. Le plus important ce sont les circonstances dans laquelle elle est faite. Le 20 décembre devant l’enlisement des négociations, la grève sauvage reprend, le préfet de Milan convoque les représentants syndicaux pour tenter de parvenir à un compromis, « les responsables syndicaux centraux de l’ATM viennent escortés par une manifestation de 500 travailleurs en rage. Dans ces conditions aucun accord ne peut être trouvé » (p.9). Si le responsable de la Bourse peut avoir ce « culot monstre », c’est que les « 500 ouvriers en rage » ont fait leur les représentants syndicaux centraux.
Dans sa grande honnêteté vis-à-vis des faits, le texte de la Lettre ne nous montre qu’une seule chose : une lutte revendicative sur la valeur d’échange de la force de travail est d’autant plus efficace qu’elle ne s’embarrasse pas du train-train des négociations syndicales (encore qu’elle en suit souvent le calendrier) et de la législation encadrant le droit de grève. Mais l’autonomie révolutionnaire devenue une pure et simple idéologie ne peut se contenter de cela.
« Malheureusement, personne ne s’est emparé, en la faisant sienne, de la signification politique offensive de la lutte des autoferrotramvieri, ni de la tâche permanente de son organisation sur les lieux de travail, jusqu’au dernier des dépôts investis par le mouvement. Les syndicats de base ont exploité, sans grand succès, la situation pour se renforcer au détriment des grandes confédérations officielles mais se sont refusés à favoriser l’organisation indépendante de la lutte. » (p.8). Personne ne s’en est emparé, même pas les travailleurs eux-mêmes, mais cela n’effleure pas la conscience de Mouvement Communiste tant ce qui importe pour eux c’est la constitution d’un groupe politique défendant l’autonomie et non l’autonomie elle-même. En cela, ils ne font qu’exprimer la caducité du principe révolutionnaire qu’ils voudraient défendre. Personne, impliqué dans la lutte, n’aurait su « expliquer le caractère politique offensif de cet affrontement » (p. 3), à la lecture attentive du texte de Mouvement Communiste, force est d’ajouter qu’eux-mêmes n’y parviennent pas parce que, fort heureusement pour la présentation des faits, ils ne tentent jamais de le faire. Ce qu’ils ne parviennent pas à faire sur des exemples concrets de luttes revendicatives réellement existantes, ils parviennent à le faire dans la construction d’un schéma idéal qui ne pourra que se réaliser.
« C’est comme si les luttes défensives ne fonctionnaient plus comme école de communisme, ne forgeaient plus d’elles-mêmes leur dépassement politique. (...) Les comités ouvriers doivent s’approprier le combat politique révolutionnaire en le reliant à sa base matérielle : la bataille quotidienne pour la défense des intérêts immédiats des prolétaires. C’est seulement lorsqu’un tissu suffisamment solide, étendu et représentatif d’organes de cette nature aura fait son apparition que nous aurons accès aux clés de la solution de la question de l’organisation politique du prolétariat. » (la Lettre de Mouvement communiste, n°11, octobre 2003). Mouvement Communiste ne cherche pas à répondre aux questions que pose la réalité des luttes défensives qui ne « fonctionnent plus comme école de communisme », il est acquis, pour eux, qu’elles ne peuvent que fonctionner ainsi, si elles ne le font pas c’est parce qu’elles ne répondent pas au schéma inventé par Mouvement Communiste. Le schéma a raison, c’est la réalité qui a tort et qui devra bien le reconnaître un jour. Il est vrai que l’erreur n’est pas dans le schéma lui-même, mais dans la volonté de résoudre l’hiatus entre les luttes revendicatives et les luttes révolutionnaires (« politiques » pour le Mouvement Communiste). Le Mouvement Communiste cherche à construire une continuité de fait et organisationnelle, là où, à suivre leur propre argumentation, il y a une rupture. Au lieu d’essayer de comprendre pourquoi les luttes revendicatives ne sont plus une « école de communisme », les auteurs de Mouvement Communiste s’embrouillent eux-mêmes dans leur schéma de rupture sans rupture, de rupture dans la continuité et surtout de continuité dans la continuité qui n’aboutit à rien.
Au moment même où ils admettent une rupture, les auteurs de Mouvement Communiste, en fins dialecticiens normands, la font disparaître.
« En effet, comme vendeur collectif de la marchandise force de travail, le prolétariat organisé en association, s’il poursuit le but de réévaluation du prix de marché de sa marchandise, constate par là même que la valeur qui se valorise par son truchement représente sa limite infranchissable. Il est alors astreint à requalifier ses revendications économiques par le seul moyen de lutte qui lui reste accessible, celui de l’indépendance politique, celui de l’incompatibilité avec la valorisation du capital. En un mot, il doit dépasser la forme marchande de sa force de travail et, ainsi, renverser la dictature de la valeur. Sa lutte devient alors politique, sans pour autant perdre son ancrage, sa dimension et ses revendications économiques. D’ailleurs, dans certaines circonstances (comme celle de la crise), ces dernières (les revendications économiques, nda) ne peuvent aboutir que par le renversement politique des rapports de production capitalistes. » (ibid, p. 3). Si nous avons bien compris la conclusion : grâce au renversement des rapports de production capitalistes, le prolétariat peut ... obtenir des augmentations de salaires ; il est vrai qu’il s’agit d’un renversement « politique ». La finale est à la hauteur des prémisses. Point de départ : le prolétariat constate dans la lutte des classes, les limites objectives, « infranchissables » de ses revendications économiques. Est-ce qu’il les dépasse, est-ce qu’il passe à un niveau de lutte supérieur, en un mot révolutionnaire ? Oui et non, il les « requalifie » ( ?), c’est-à-dire qu’il les conserve en leur ajoutant l’« indépendance politique » et l’« incompatibilité avec la valorisation du capital ». Cela signifie, pour parler clair, que le prolétariat revendique des augmentations de salaires au moyen d’une lutte dont le contenu est l’« incompatibilité avec la valorisation du capital ». Mais la suite est encore plus surprenante : le prolétariat « requalifie » ( ?) ses revendications économiques en « dépassant la forme marchande de sa force de travail » et en renversant « la dictature de la valeur ». A ce moment là, la lutte devient politique sans perdre ses revendications économiques. Voilà donc le prolétariat qui attaque la dictature de la valeur, qui la renverse même, en conséquence, si les mots ont un sens, le prolétariat instaure des rapports qui ne sont plus ceux de l’échange, qui ne sont plus des rapports marchands. En un mot, renversant la valeur, il renverse le mode de production capitaliste et il s’abolit lui-même comme classe. Disons le, il communise les rapports entre les individus. Pour Mouvement Communiste, il fait tout cela, sans perdre ses revendications économiques. Mouvement Communiste doit nous expliquer comment on renverse la dictature de la valeur sans perdre ses revendications économiques sur le salaire. De deux choses l’une, soit le prolétariat est schizophrène, soit Mouvement Communiste raconte n’importe quoi.
Une lutte révolutionnaire part des conflits d’intérêts immédiats entre prolétaires et capitalistes et du caractère inconciliable de ses intérêts, elle est, si l’on veut, ancrer dans ces conflits, mais si à un moment de la lutte revendicative, les prolétaires, contraints et forcés par leur conflit avec la classe capitaliste ne lèvent pas l’ancre, leur lutte demeurera une lutte revendicative et ira, en tant que telle, à la victoire ou malheureusement le plus souvent à la défaite. En revanche, si, comme le Mouvement Communiste l’envisage, ils s’attaquent aux rapports marchands, s’emparent des biens comme valeurs d’usage et des moyens de production en intégrant à la production communautaire ceux que le salariat ne peut absorber, développent la gratuité, brisent le cadre de l’usine comme origine des produits, dépassent la division du travail, abolissent toute sphère autonome, en premier lieu l’économie, dissolvent leur autonomie pour intégrer dans les rapports non marchands qui se mettent en place tous les sans réserves et même une grande partie des classes moyennes que leur mouvement réduit à la misère, dans ce cas c’est leurs propres anciennes existence et association comme classe qu’ils dépassent et, c’est alors un détail, leurs revendications économiques. On ne lutte contre l’échange et la « dictature de la valeur » que si l’on entreprend la communisation.
Défendre la sacro-sainte Autonomie du prolétariat, c’est s’enfermer dans les catégories du mode de production capitaliste, c’est s’empêcher de penser que le contenu de la révolution communiste c’est l’abolition du prolétariat non en vertu d’une simple équivalence logique (l’abolition des rapports capitalistes, est par définition celle du prolétariat), mais en vertu de pratiques révolutionnaires précises de la classe qui abolissant la valeur, l’échange et tous les rapports marchands dans la guerre qui l’oppose au capital, c’est là son arme déterminante, intègre par des mesures de communisation la plus grande partie des sans réserves, des exclus, des classes moyennes et des masses paysannes du tiers-monde (là aussi l’exemple des luttes en Argentine serait à méditer, non pour défendre l’interclassisme mais au contraire l’abolition des classes). La tragique réponse de Gorter, « le prolétariat est seul », passe tout autant à côté du contenu essentiel de la révolution, l’abolition des classes dans la communisation des rapports, que le frontisme de Lénine.
Mais attention, Mouvement Communiste ne nous parle pas d’abolition de la dictature de la valeur, mais de renversement. Nous avons compris ce terme dans son sens le meilleur, celui d’abolition (ex : le « renversement de la monarchie »), peut-être qu’il ne s’agissait que de mettre la valeur à l’envers : mettre en place un pouvoir politique faisant fonctionner la loi de la valeur à l’avantage des prolétaires. « Préfiguration, s’il en est, de la période de transition, la lutte politique prolétarienne creuse les fondations de la dictature des classes opprimées sur les classes jusqu’ici dominantes » (ibid, p. 4). Si l’on envisage la révolution comme action politique et son issue comme période de transition, il est certain que la lutte politique est « l’issue naturelle de la lutte quotidienne défensive » (p. 3), pour la simple raison que la révolution en ce qu’elle est communiste a disparu. De tout évidence, Mouvement Communiste demeure enfermé dans le schéma social–démocrate ou léniniste : des revendications, on passe à l’unification politique c’est-à-dire l’affrontement avec l’Etat comme lutte politique. Mouvement Communiste nous dit bien qu’il ne faut pas faire comme les Brigades Rouges ou Lutte ouvrière mais rester liés au combat quotidien de la classe, afin de ne pas sombrer dans le terrorisme ou l’électoralisme, mais si les manières divergent c’est bien de ce que l’on entend le plus habituellement par lutte politique dont Mouvement Communiste nous parle. On renverse le pouvoir et on prend des mesures collectivistes allant vers le communisme. Il est possible que, dans certaines circonstances, nous n’ayons pas le choix, mais la lutte revendicative plus la violence, non seulement ce n’est pas la révolution, mais encore c’est l’écrasement assuré. C’est le gauchisme radical italien de la fin des années 1960 et son apologie ouvriériste de la classe telle qu’elle est, même sous la forme de l’« organisation autonome des ouvriers ».
Si les gauchistes de Mouvement Communiste aiment l’unification et la lutte politique de la classe, c’est parce qu’à aucun moment, malgré leur phraséologie, l’action du prolétariat ne sort des rapports capitalistes. Si la lutte politique est l’« issue naturelle de la lutte économique » (même si par ailleurs – p. 7 - : « La relation entre luttes défensives et combat politique est tout sauf linéaire » ; plus loin la lutte économique peut même être un « frein potentiel aux possibles développements révolutionnaires » - p. 8 ; mais, encore plus loin : « Toute lutte défensive est à la fois économique et politique ou encore tout combat économique est finalement politique » - p. 11), c’est tout simplement qu’elles ne sont que deux aspects, deux sortes de luttes revendicatives. La lutte économique, c’est la lutte revendicative sectorielle, la lutte politique c’est la lutte revendicative générale, les deux doivent se nourrir et s’interpénétrer. Là où les choses se corsent c’est quand la lutte revendicative générale ou « lutte politique » est définie comme affirmant le prolétariat comme « sujet de la transformation radicale du mode et des rapports de production » (p. 8). Voilà donc le prolétariat qui devenu « sujet d’une transformation radicale des rapports de production » féconde des luttes économiques efficaces (p.6), donc ne remet pas en cause les rapports marchands et le salariat, cela pourrait être une contradiction interne du mouvement, des limites à dépasser, pas du tout cela fait partie des meilleures conséquence de l’action du sujet de la transformation radicale. Mais il y a mieux : « En outre, c’est au travers de la prise de conscience des ouvriers de leurs propres intérêts et droits sur les lieux de travail qu’on peut parvenir à la lutte générale dans la société » (texte de 1969 du CUB de Pirelli, donné dans la brochure comme expression exemplaire de l’interpénétration / dépassement entre lutte économique et lutte politique). Voilà donc le sujet de la transformation radicale des rapports de production (pour notre part, cela signifie révolution communiste) qui ne se forme pas contre ce qui pouvait être sa situation antérieure de classe des ouvriers salariés, qui ne se forme pas contre le salariat, mais qui parvient à la « « lutte générale », entendons « lutte politique », entendons « transformation radicale des rapports de production » par la prise de conscience de « ses intérêts et de ses droits sur les lieux de travail  ». Il ne peut s’agir que de ses intérêts et ses droits de travailleur salarié, les rapports de production capitalistes ont encore de beaux jours devant eux. Nous nageons dans l’opéraïsme le plus plat.
La Lettre de Mouvement Communiste (n° 11, « Syndicats et lutte politique », octobre 2003) nous dit : « La lutte défensive peut en effet se borner à rester cela (limitée au terrain de l’obtention d’un salaire meilleur, nda) et rester à la surface du rapport de production capitaliste, contestant uniquement les termes de l’échange entre marchandises. Dans ce cas, la critique pratique des ouvriers de leur propre condition n’investit la force de travail que comme valeur d’échange tandis qu’elle ne touche que très marginalement sa nature de valeur d’usage particulière capable de créer une nouvelle valeur. (...). A l’inverse, quand l’ouvrier collectif réagit massivement, non seulement contre les conditions particulières de la location de sa force de travail par le patron, mais aussi contre l’emploi de sa puissance productive dans le procès de travail, là, en radicalisant son combat, en pointant toujours davantage les caractéristiques spécifiques de son exploitation, il peut enfin développer sa conscience révolutionnaire. » (p. 11). Nous serions tentés de penser que lorsque la « critique pratique des ouvriers investit la force de travail comme valeur d’usage » cela signifie qu’ils commencent à abolir leur condition d’ouvrier : ils ne se contentent plus de la monnayer mais entreprennent de la supprimer. Il n’en est rien : si ce passage « n’est pas une question quantitative », il n’est pas non plus une « question d’objectifs ». En effet : « on peut lutter pour le salaire et pour la défense de sa condition de plusieurs façons » (ibid), et « toute lutte défensive est à la fois économique et politique » (ibid). Voilà donc des ouvriers qui entament la « critique pratique » de la valeur d’usage de leur force de travail, c’est-à-dire, pour être clair, la critique de leur propre définition en tant que classe, et cela pourrait n’être qu’une autre façon de défendre leur condition. L’autonomie est à nouveau la solution de cette incohérence : tout dépend de savoir si cette condition est soumise au diktat du capital et de la valeur ou si les ouvriers collectivement la prennent en main, la reconnaissent comme étant la leur en propre. A ce moment là, « des grèves initialement suscitées par les syndicats d’Etat » peuvent se transformer en « formidable creuset de l’autonomie ouvrière » et afficher un « signe politique dominant révolutionnaire » (ibid)
Tout au long du texte on apprend que « L’organisation politique indépendante du prolétariat n’est autre que la forme aboutie du combat de classe, le produit politique mûr de la lutte radicale » (p. 11). Mais que fait le prolétariat avec cette organisation ou que fait cette organisation ? Elle transforme radicalement les rapports de production, ce que cela signifie nous ne le saurons jamais si ce n’est l’exemple de l’imposition de la journée légale de huit heures ou de faire valoir ses intérêts et ses droits sur les lieux de travail, nous n’en saurons pas plus. Il est vrai que le passage à la politique c’est le renversement de la « dictature de la valeur », mais nous avons des doutes sur ce que le Mouvement Communiste entend par là. Il suffirait de dire « politique » et la société capitaliste tremblerait sur ses bases. Derrière tout cela, il y a l’idée que le renversement du mode de production capitaliste est le renversement d’une domination, qu’il passe par l’affrontement avec l’Etat pour développer ensuite son âme sociale propre. La révolution ne pourrait être sociale qu’une fois achevée ses tâches politiques. Faire passer la lutte revendicative du niveau sectoriel au niveau général serait la rendre politique et par là révolutionnaire dans la mesure où c’est l’Etat, à ce moment là, qui serait en jeu en tant qu’organe de reproduction de la société capitaliste. Comme lutte politique générale contre l’Etat, la lutte économique devient politique sans cesser d’être économique, sa vertu révolutionnaire lui viendrait de l’enjeu que représente l’Etat. En fait la question politique est très simple, elle se résume à savoir qui doit commander à la société : la classe capitaliste avec ses intérêts ou la classe ouvrière avec ses intérêts ... autonomes. Dans La lettre de Mouvement Communiste sur les transports urbains, toutes ces choses sont dites de façon plus concrètes : « ... l’émergence soudaine de l’autonomie ouvrière, capable d’opérer une démarcation sur des bases claires de classe de l’ensemble de la société civile et des formations politiques et syndicales qui la structurent au service du mode de production dominant. Pour la première fois depuis fort longtemps, la gauche institutionnelle (Démocrates de gauche et CGIL en premier) a dû se ranger ouvertement du côté des patrons et du gouvernement tant honni de Silvio Berlusconi dans la condamnation active de l’illégalité ouvrière. Ce fait doit être interprété comme un facteur politique positif car il permet de redéfinir précisément les frontières politiques, normalement prévues pour rester floues, à partir de l’exercice de la lutte des classes. » (p. 12). En ce qui concerne la CGIL, le récit même de la grève par Mouvement Communiste montre que la condamnation n’est pas si évidente et que les structures syndicales officielles parviennent toujours à « manipuler » les luttes sauvages tant que leur caractère revendicatif les lie, dans leur contenu, au syndicalisme. Mais venons en à l’essentiel pour Mouvement Communiste : frontières politiques entre qui ? La réponse est dans le texte : entre toutes les organisations, syndicats, partis, d’un côté et, de l’autre, la classe ouvrière, comprise alors comme une organisation politique jouant en rivalité dans la même arène, pour le même enjeu de contrôle de la société et de l’Etat. Si l’on peut ainsi passer de l’autonomie à la politique, c’est que dans l’autonomie il y a l’acceptation de l’affirmation de ce qu’est immédiatement la classe dans les rapports de production capitaliste comme étant la possibilité et le cours de la révolution. En cela la révolution n’est pas le bouleversement de la règle du jeu mais le changement du joueur dominant, à ce petit jeu, si la classe demeure elle-même, telle qu’elle est dans son autonomie, c’est-à-dire dans sa stricte définition dans les rapports capitalistes, elle ne peut qu’être écrasée si, dans ces circonstances, il lui arrivait de passer à la violence armée. Dans l’affrontement des termes du mode de production capitaliste, le capital est toujours vainqueur car en tant que mode de production il est présent des deux côtés.
L’idéologie de l’autonomie ouvrière, politique ou non (l’autonomie politique n’en est qu’une expression caricaturale), embrouille tout. Aucun mouvement révolutionnaire ne pourra être autonome car il ne pourra se développer que contre ce qui est le contenu même de l’autonomie et être son abolition : la situation particulière dans les rapports capitalistes de la classe ouvrière et non son affirmation même « générale » et « politique ».

Après les traminots italiens, venons en brièvement à la lutte des ouvriers de la FIAT à Melfi (La lettre de Mouvement Communiste, n°13, mai 2004, « Fiat Melfi : la classe ouvrière d’Italie contre-attaque »). Nous avons là à nouveau, une belle illustration de cette introuvable autonomie qui fait rêver tous les idéologues de la lutte de classe qui n’ont pas encore vu dans l’autonomie telle qu’elle existe, en ce qu’elle n’est qu’une variante du syndicalisme, que le prolétariat n’est une classe révolutionnaire que parce qu’il a la capacité d’abolir toutes les classes en abolissant le capital et qu’il ne peut mener une lutte révolutionnaire qu’en détruisant tout ce qui le définit comme classe et non en restant sur le terrain de l’affirmation de tout ce qui le définit spécifiquement comme classe, ce que ne peut qu’être son autonomie.
Pour MC, de la lutte des ouvriers de Melfi, se dégagent deux enseignements. « L’autonomie ouvrière peut certes être écrasée, détruite par la machine à broyer des rapports sociaux capitalistes et par ses Etats mais elle renaît toujours du sol de l’exploitation capitaliste. » (p. 12). Deuxième enseignement : « Quand l’autonomie ouvrière se déploie, l’ordre du capital ne peut être réellement restauré qu’à l’aide du maniement adroit de l’outil répressif conjugué à celui de la médiation des partis et des syndicats "proches des travailleurs". » (ibid). L’autonomie ouvrière s’est déployée mais : « Le fait d’avoir délégué à ces Messieurs (les syndicats, nda) l’extension du mouvement et la négociation a produit les effets escomptés. (...) L’incapacité des grévistes les plus déterminés à se doter de leur propre organisation autonome a lourdement pesé dans la balance des rapports de force. » (ibid). En un mot « l’autonomie ouvrière franchit une nouvelle étape en Italie » (p.11), « l’autonomie ouvrière se déploie », tout comme avec les traminots de Milan elle « mordait encore », mais, à Milan ou à Melfi, on ne la voit pas comme ses idéologues voudraient la voir et prétendent, en contradiction avec leur propre récit, qu’elle est.
A Melfi, la lutte a démarré avec des grèves appelées par les syndicats sur le paiement des jours de chômage technique (p. 3) ; rapidement les travailleurs dépassent ce cadre et ajoutent à ces revendications l’organisation des heures de travail et les salaires, ajouts acceptés par les syndicats (p. 3) ; la grève est contrôlée de bout en bout par la FIOM (syndicat de la CGIL) y compris le blocage de l’usine (pp. 8-9) ; les ouvriers délèguent la recherche de l’extension et les négociations (p. 12) ; lorsqu’un accord (« pas très mauvais » selon l’appréciation d’Echanges dans son n°109) est conclu, la tentative de contestation de cet accord par le Cobas échoue (p. 10) ; les ouvriers n’ont constitué aucune organisation autonome (p. 12). Aucun doute, avec la lutte des ouvriers de Melfi, « l’autonomie ouvrière a franchi une nouvelle étape en Italie ». L’autonomie ne se déploie et ne franchit d’étape que dans la tête de militants qui sont restés rivés à leur rêve de Mirafiori : une usine « tombée aux mains des ouvriers » (ibid). Qu’en auraient-ils fait ?
Il y a bien eu une activité autonome des ouvriers de Melfi tout comme des autoferrotramvieri, mais ce que les idéologues de l’autonomie ne peuvent voir c’est que cette autonomie est devenue l’activité nourricière même du syndicalisme. En tant que telle, elle peut aller jusqu’à l’affrontement avec les institutions syndicales et même momentanément les supplanter. « Après les grèves des nettoyeurs des chemins de fer, après les grèves des transports publics, c’est maintenant le tour des métallurgistes. Dans tous les cas, il s’agit de luttes extrêmement dures qui se forment en dehors et contre les syndicats, des luttes proprement autonomes (souligné par nous) » (Echanges, n°109, p.19). C’est tout simplement faux. Ce qui est déterminant c’est que d’elle-même, l’autonomie ne porte plus aucun projet, aucun dépassement des rapports de production capitaliste et aucune idéologie ne peut lui en donner. Le comble du pathétique est atteint par la conclusion du texte d’Echanges. Cette conclusion rapporte la déclaration de Roberto Maroni, ministre italien des Affaires sociales, dans un entretien paru dans le Corriere della Sera. Celui-ci affirme : « Quand les syndicats s’engagent face au gouvernement à faire arrêter les blocus (il se réfère à Melfi, mais aussi aux grèves chez Alitalia et dans les transports en commun, note d’Echanges) et qu’ils n’y arrivent pas, un problème de représentativité se pose. Le système actuel risque de ne pas être à même de gérer les conflits ». Echanges commente : « Il a ajouté que le moment était venu d’impliquer aussi les organisations autonomes dans les accords, car elles sont plus présentes et plus actives parmi les travailleurs. Le discours de Maroni est intéressant non pas pour ce qu’il propose, mais parce qu’il démontre que des formes de luttes autonomes et radicales surgissent continuellement et commencent à poser problème dans certains milieux du gouvernement et de l’Etat. » (p.20). Les luttes des travailleurs posent problème, c’est sûr, mais le discours de Maroni est évidemment intéressant surtout pour ce qu’il propose, non seulement il est intéressant, mais il est vrai. Maroni reconnaît ce qui devrait réjouir le coeur de tout militant de l’autonomie : les formes de luttes autonomes que se donnent les travailleurs sont représentatives. C’est de la « récupération », de la « manipulation » diront les idéologues, mais non. Maroni est beaucoup plus lucide : puisque le syndicalisme des luttes revendicatives passe par des organisations autonomes, « reconnaissons ces organisations comme des interlocuteurs » dit le ministre.
On ne comprend rien aux syndicats et au syndicalisme en général, si on se contente de les considérer comme manipulant de l’extérieur l’activité de la classe ouvrière ou comme une courroie de transmission de l’Etat à l’intérieur de la classe. Il faut une bonne fois pour toutes reconnaître que la classe ouvrière est une classe du mode de production capitaliste, qu’elle est dans un rapport conflictuel d’implication réciproque avec le capital (même si elle peut être à même de dépasser ce rapport). Ce rapport, l’exploitation, est la dynamique même de la reproduction du mode de production, de l’accumulation du capital. Dans cette contradiction qu’est l’exploitation, le prolétariat produit le capital et se reproduit lui-même dans son rapport à lui. Les intérêts respectifs sont simultanément irréconciliables et le fondement même de la reproduction respective des termes. Dans ce procès les termes ne sont cependant pas dans une situation de réflexivité égalitaire, c’est toujours le capital qui dans l’exploitation subsume sous lui le travail et à l’issue de chaque cycle apparaît comme concentrant toutes les conditions de la reproduction du rapport, c’est en cela qu’il se présuppose lui-même dans sa relation avec le prolétariat. Le syndicalisme exprime ce procès, il exprime l’activité de la classe en ce qu’elle implique conflictuellement le capital et présuppose son rapport à lui. Mais, et c’est fondamental, c’est dans le capital que la reproduction de ce rapport trouve constamment les conditions de son renouvellement. C’est en cela que, fonction de l’implication réciproque, le syndicalisme se trouve nécessairement amené à envisager le renouvellement de ce rapport sur la base des nécessités du capital, il n’a pas le choix. De là découle toutes les pratiques immédiates du syndicalisme : fonction de l’activité de la classe, dans son implication réciproque avec le capital, le syndicat ne peut alors que travailler à conforter et à reproduire cette implication. Les syndicats jouent leur partition mais ne peuvent la jouer et la faire plus ou moins entendre dans les luttes que parce qu’ils sont l’expression fonctionnelle d’une situation réelle de la classe. L’autonomie, dans le cycle de luttes actuel, n’est plus qu’un moment du syndicalisme. L’autonomie ouvrière peut être conflictuelle vis-à-vis des syndicats, mais dans la mesure où aucune dynamique révolutionnaire, contrairement à ce qu’écrivent Mouvement Communiste ou Echanges, ne peut plus sortir d’elle parce qu’elle reste par nature enfermée dans l’affirmation de la condition ouvrière, l’autonomie est un moment du syndicalisme, revivifiant les syndicats qui dans chaque lutte en convoitent les éléments les plus actifs.
La capacité de luttes dont les travailleurs italiens semblent aujourd’hui faire preuve ouvrent de vastes perspectives pour l’avenir quand, contraints par la situation et le cours des luttes, les travailleurs italiens et d’ailleurs affronteront leur propre situation de travailleurs que l’autonomie formalise aujourd’hui comme la forme avancée du syndicalisme. Déjà l’autonomie, telle qu’elle s’est réellement manifestée à Melfi s’est révélée incapable, par sa nature même, d’exprimer la révolte contre le travail si présente dans la lutte de ces ouvriers. C’est maintenant, à l’intérieur de l’auto-organisation et de l’autonomie, contre elles, que se crée la dynamique de ce cycle de luttes, comme un écart à l’intérieur de la limite de ce cycle que représente le fait même d’agir en tant que classe. C’est dans cet écart, dans ce retournement que le fait d’agir en tant que classe se constitue comme limite et que par là même la dynamique de ce cycle existe en se produisant.

Quelques constructions obsolètes

Ce qui est frappant c’est l’hypocrisie du discours actuel sur l’autonomie. Ce discours se targue de ne parler que de ce qui se passe, en dehors de tout présupposé idéologique et de la recherche d’un « sens révolutionnaire des luttes », mais en réalité il ne parle que de ça. Si les idéologues ou les militants de l’autonomie la voient partout et proclament sa présence partout sous sa forme rêvée, c’est parce qu’elle est pour eux La Révolution toujours là potentiellement.

Echanges
se laisse parfois aller à exposer sa conception de la révolution et du communisme, comme dans le n° 75 (fev-juin 93). Pour Echanges réformisme ou léninisme furent des versions différentes de « l’idée que le socialisme ou le communisme pouvait être réalisé par une autorité supérieure... laquelle autorité fixerait les règles d’or d’une société nouvelle » (p. 58). Cette conception correspondait surtout : « à une réalité économico-sociale d’une société hiérarchisée dans laquelle on pouvait penser qu’il suffisait de changer les têtes pour qu’elle devienne humaine. Dans un monde où les techniques tenaient une place de plus en plus grande, l’immense majorité des prolétaires, de la population, pouvait considérer qu’elle était incapable de gérer quoi que ce soit et qu’elle devait faire confiance non plus à ceux qui possédaient, mais à ceux qui savaient. C’est cette conception qui est présentement balayée par l’Histoire (...) par la pénétration de plus en plus profonde du capital et des techniques qu’il utilise ». « D’un côté se développe une grande vulnérabilité du système (d’où la poussée vers la coopération minimum nécessaire pour que l’entreprise capitaliste puisse rester compétitive, c’est à dire puisse répondre à tout moment aux besoins du marché et réaliser la plus-value - avant les autres concurrents si possible -) ; de l’autre la circulation quasi-instantanée d’une information et la réponse productive rapide avec une simplicité technique liée au développement de l’appropriation générale de cette technique qui modifie radicalement les perspectives que l’on pouvait autrefois tracer dans la gestion d’une autre société (non plus sous la forme d’une utopie mais d’une réalité se développant sous nos yeux). » (p. 61). Il s’agit là d’un thème de base structurant l’idéologie auto-organisationnelle d’Echanges qui revient quasiment à l’identique dans le n° 105, p. 32 et le n° 106, p. 47.
Le communisme se ramène à une question de gestion démocratique par la base, rendue possible par la diffusion de « certaines techniques ». Plus de « destruction de l’Etat », plus « d’affrontement ouvert » : « la révolution doit venir du sein même du système capitaliste mondial et doit être l’oeuvre de tous » (p. 58). « Du sein même » signifie : le capitalisme nécessite la participation des travailleurs, en même temps que la diffusion de techniques adéquates autorise la gestion d’une autre société. A partir de là, bien sûr, on ne voit pas pourquoi la révolution ne serait pas « l’oeuvre de tous ». La résistance quotidienne, la lutte souterraine, pas spectaculaire, dont Echanges fait grand cas, à juste titre, n’est alors que le négatif à partir duquel se dévoile le but final : la prise en charge de la production, la gestion d’une autre société. Cette lutte ne ferait que manifester que tout est là pour passer à autre chose, puisque les moyens techniques sont là. « Autorité », « hiérarchie », « techniques », « gestion », « oeuvre de tous », tout est là pour que le récit événementiel des luttes et de leur devenir dévoile un sens révolutionnaire. A une seule condition : l’autonomie des luttes. Mais pas l’autonomie réellement existante et jamais satisfaisante, l’autonomie idéale qui est la construction abstraite d’un sens révolutionnaire.
Dans le n° 81 d’Echanges, p 44, on trouve une interview d’un certain Pierre Rolle, reprise d’une revue intitulée La Gauche. Dans sa présentation Echanges déclare que les « thèmes de P.R. rejoignent des sujets souvent abordés dans Echanges et font l’objet de débats qui, bien sûr, n’ont pas et ne peuvent avoir de fin ». Après nous avoir dit que la classe ouvrière est « plus hégémonique que jamais » et que ce sont « ses énergies qui sont confisquées pour faire fonctionner toute la société », mais qu’elle n’est pas prête à prendre en charge la gestion d’elle-même, il définit en conséquence la perspective révolutionnaire : « La classe ouvrière a cet immense choix à faire de passer de cette socialisation faite de l’extérieur, sur elle, à une situation où elle deviendrait l’agent unique de constitution de la société et devrait dès lors aussitôt affronter aussi cette socialisation incomplète, ces contradictions, ces choix, ...Tous les germes de la capacité du salariat à se régler lui-même, à reprendre les instruments forgés par la bourgeoisie sont présents. »(Echanges, n° 81, p. 47) Et de conclure : “Le capitalisme, c’est un circuit du capital réglé par des capitalistes, des Etats capitalistes, dont il n’est pas si facile de s’emparer pour instituer le socialisme.” (p 48). Cela est bien vrai.
Tout cela n’aurait strictement aucun intérêt, si cela ne se trouvait pas dans Echanges, avec pour seul commentaire : « il s’agit de sujets souvent abordés dans Echanges et qui font l’objet de débats ». Il semblerait si l’on rapproche ce texte d’autres passages où Echanges tente de définir sa vision